La révolte de Mahé en 1948, de J.B.P. More
Lettres du C.I.D.I.F. - Lettre n°28/29
Écrit par Jacques Weber   
Lundi, 29 Décembre 2008 20:55

Notes de lecture

de Jacques Weber

 

J.B.P. MORE, Freedom Movement in French India : The Mahe Revolt of 1948, IRISH[1], Tellicherry, 2001, 262 pages, préface du Professeur K.S. Mathew.

 

Docteur de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), J.B.P. More a publié en 1997, chez Orient Longman, un ouvrage intitulé Political Evolution of the Muslims of Tamil Nadu and Madras, 1930-1947. Il est l’auteur de plusieurs articles publiés dans des revues internationales comme le Journal of Islamic Studies. Il s’intéresse également à l’histoire des Établissements français en Inde, comme en fait foi son dernier ouvrage consacré à Mahé. .

Ce livre apporte d’utiles précisions sur le mouvement national mahésien et notamment sur la révolte d’octobre 1948, que J.B.P. More qualifie de « révolution d’octobre ». Les conclusions sont fortes et stimulantes. Je ne les partage pas toujours, ainsi que le montrent les lignes qui suivent, mais, comme le dit Paul Veyne : « la difficulté de l’historiographie est moins de trouver des réponses que de trouver des questions ». De ce point de vue, J.B.P. More a incontestablement le sens des problématiques et du débat.

 

Mutations socio-économiques

Les mutations de la société mahésienne, comme de la société de l’ensemble du Malabar, sont dues, selon J.B.P. More, aux innovations introduites par les Européens dans les domaines de la propriété foncière, de l’instruction et, enfin, de l’administration et de la politique. La principale, dont découlent les autres, est l’établissement de la propriété privée et de son corollaire, la taxe foncière. Elle est conforme aux conceptions des Européens, dont les sociétés ont, jusqu’à la révolution industrielle, été dominées par le rapport entre propriétaires et paysans sans terres, mais totalement étrangère au Malabar, dont les terres appartenaient au seul souverain et où les relations dépendaient des prestations que chaque groupe social offrait aux autres. Logan résumait en ces termes le contraste entre la conception occidentale et la conception indienne : « Les Européens voient le sol et rien que le sol. Les Malabars au contraire voient principalement le peuple situé sur le sol »[2].

Dès 1721, année de l’acquisition de Mahé, les Français s’y considèrent comme les maîtres absolus des terres. Alors que, par ailleurs, ils respectent scrupuleusement, à Mahé comme dans leurs autres comptoirs, les lois, us et coutumes des différentes religions et castes, ils constituent progressivement une classe nouvelle de propriétaires fonciers. Dans cet Établissement, dont près des quatre cinquièmes des terres cultivables sont plantés en cocotiers, aréquiers, jaquiers et poivriers, la réforme profite essentiellement à la caste, modeste mais nombreuse, des Tiyyas (que les Français appellent Tives), dont l’activité traditionnelle est précisément l’exploitation de ces arbres. Les Tiyyas de Mahé vont ainsi jouir d’un pouvoir économique et bientôt politique sans commune mesure avec la situation de leurs congénères du Malabar britannique, où la réforme foncière a profité principalement aux castes dominantes des brahmanes Nambudiris et des Nayars (ou Naïrs).

Ces mutations n’ont pas provoqué, selon J.B.P. More, la dislocation des structures sociales hindoues. En revanche, en suscitant un nouveau type de relations entre les propriétaires et les masses sans terres, elles ont affaibli les solidarités traditionnelles qui se manifestaient à travers l’échange de prestations et contribué à l’éloignement des différents groupes les uns par rapport aux autres. L’auteur conclut : « Cet état de choses, particulièrement au XIXe siècle, a définitivement remplacé le vieux système séculaire d’interdépendance communautaire et de communauté de culte »[3] (p. 25).

 

Sans nier que les conceptions européennes sur la propriété ont entraîné de profondes modifications dans les rapports entre castes, nous ne suivrons pas J.B.P. More dans sa conclusion, qui idéalise quelque peu la communauté hindoue du Malabar avant l’arrivée des Européens. Dans aucune autre région de l’Inde, les rapports de castes n’étaient aussi rigoureux, au XIXe siècle encore, que dans l’actuel Kerala. « La tyrannie féodale des Naïrs se doubla de la tyrannie sacerdotale des brahmes, explique Esquer. De là une rigueur vraiment monstrueuse dans les usages qui régissaient les rapports des castes inférieures avec ces deux castes privilégiées »[4]. Le Nayar peut approcher le brahmane, mais pas le toucher. Les autres doivent se tenir à distance :

·    Le Kaniya (astrologue) doit rester à 24 pas ;

·    Le Tiyya, à 36 pas ;

·    Le Malayan (ou Pânan, vannier, exorciste), à 40 pas ;

·    Le Pulaya, à 96 pas.

Par imitation des castes supérieures, les castes moyennes et basses ont établi les mêmes barrières entre elles : un Tiyya doit s’arrêter à 12 pas d’un Nayar et un Malayan à 16. Le Pulaya doit rester à 96 pas du Nambudiri, à 64 pas du Nayar, à 52 pas du Tiyya et à 48 pas du Malayan, etc. Avant les Européens, précise Hutton, le Nayar souillé par la proximité d’un Tiyya ou d’un Mukkuwa (pêcheur), pouvait l’abattre sur le champ[5].

Les musulmans du Kerala ou Mappilas (Moplahs) sont connus pour leur agressivité contre les Européens et les hindous. Hutton évoquait leur « réputation bien établie de fanatisme poussé à un point exceptionnel ; dans leurs fréquentes révoltes, ils se font remarquer par le mépris complet que leur zèle religieux leur inspire pour leur propre vie comme pour celle des autres, ainsi que par leur tendance à convertir en grand les hindous à l’islam par la force et la violence »[6]. J.B.P. More, qui cite des tentatives violentes de conversion des hindous, circoncis de force ou contraints de manger de la viande de bœuf, y voit une réaction à la politique des Britanniques et des Français en faveur des hindous. De la même façon qu’elle aurait disloqué le tissu des relations sociales traditionnelles entre les castes, la constitution de la propriété foncière au profit de quelques-unes aurait contribué à marginaliser les musulmans. Les conflits entre grands propriétaires hindous et tenanciers musulmans sont toutefois moins nombreux et violents dans le nord du Kerala, où se trouve Mahé, parce que les exploitations y sont d’une taille moindre que dans le sud. J.B.P. More reconnaît qu’un autre facteur a pu jouer dans les tensions communautaires : elles se manifestent à la fin du XVIIIe siècle, lorsque Tipu Sultan impose son autorité au Malabar. Bien qu’éphémère, la domination du sultan de Mysore aurait contribué à une prise de conscience identitaire, qui se serait manifestée contre les Européens et les hindous.

Le fait est que les Mappilas de Mahé, à l’instar de leurs congénères du Malabar, ne se départissent plus d’une attitude hostile, qui se manifeste à Mahé en 1851, lorsque l’administration française envisage d’exproprier des contribuables musulmans récalcitrants, et surtout après la Première Guerre mondiale, dans le cadre du Mouvement pour le Califat. Sans doute, les Mappilas, comme d’autres musulmans indiens, sont-ils alors à la tête d’un mouvement national anti-britannique, mais leur combat a aussi pour objectif la création d’une Inde musulmane, ce qui ne peut qu’élargir le fossé qui les sépare des hindous, pour qui ils sont des étrangers au même titre que les Européens. Les affrontements entre Mappilas et Tiyyas, qui caractérisent l’ensemble de la région en 1921, ont probablement eu des répercussions à Mahé. Néanmoins, après la partition, les Mappilas, hostiles au merger de Mahé dans le Kerala et l’Union indienne, compteront, par nécessité plus que par conviction, parmi les principaux soutiens de la présence française dans la petite enclave.

Naturellement, les classes de propriétaires fonciers créées par la France sont les principales bénéficiaires des autres innovations introduites dans l’Établissement sur le modèle européen. Les riches familles Tiyyas profitent des bienfaits de l’instruction occidentale, qui sont loin d’être largement répandus, tous les enfants n’étant pas scolarisés, tant s’en faut. Ce sont ces mêmes familles, celles des Nalporeyil, des Nadayi et des Punnah, qui bénéficient des bourses qui permettent la poursuite des études à Pondichéry, voire en France.

L’enseignement dispensé à Mahé n’est pas exclusivement français, une large place étant accordée à l’anglais et au malayalam. C’est ce qui explique que les élites mahésiennes ont toujours eu conscience de leur appartenance au monde indien autant si ce n’est plus qu’à l’empire français. Des hommes tels que V. Subbiah à Pondichéry et I.K. Kumaran, à Mahé, façonnés par l’éducation anglaise, n’étaient pas exposés à la seule influence française. En d’autres termes, le nationalisme mahésien pas plus que celui du chef-lieu, ne fut un nationalisme de rétraction limité aux comptoirs. En raison de leur formation, les nationalistes des Établissements français ne pouvaient que se rattacher au mouvement national indien et avoir une vision large de la nation indienne. Cette thèse, défendue par J.B.P. More, ne doit cependant pas faire oublier l’existence de forts particularismes qui se manifestent, dans les années qui précèdent le de facto, à travers la revendication du statut de villes libres ou du condominium.

Logiquement, la classe des propriétaires fonciers s’investit dans la vie politique et monopolise les sièges électifs. Jusqu’en 1948, les élus mahésiens du conseil général et les maires de Mahé sont, à de rares exceptions près, de gros propriétaires tiyyas. Parce que leur puissance économique et politique repose sur le système colonial, ils soutiennent les Français. Dans les années 1930, les principaux élus de Mahé, Nalporeyil Sahadevan et C.C. Kumaran, font cause commune avec le parti franco-hindou que Joseph David dirige à Pondichéry.

 

Identité indienne et nationalisme indien à Mahé

Cette attitude, pas plus que l’absence de toute contestation de l’ordre colonial, ne signifierait pas, selon J.B.P. More, que la population mahésienne est dépourvue de conscience nationale. Alors qu’on ne dispose d’aucun indice pour mesurer le sentiment national dans l’Inde britannique, un instrument existe dans l’Inde française, affirme l’auteur. Il s’agit du « choix offert en 1884, un an avant la création du Congrès national indien [7], à tous les Indiens français, hindous, musulmans et chrétiens, des hautes castes comme des basses castes, de renoncer à leur statut personnel, d’adopter le Code civil français et de devenir des citoyens français à part entière »[8] (page 66). Or, en refusant à une écrasante majorité de renoncer, les Indiens de Mahé, comme ceux de Pondichéry, ont montré « au monde entier » leur attachement à leur identité indienne. Ce choix n’est « rien d’autre que l’expression et l’affirmation de l’identité culturelle indienne du peuple de Mahé et de l’Inde française, à la fin du dix-neuvième siècle. Il est aussi, en même temps, une négation d’une certaine identité française, que les Français essayèrent d’imposer aux Indiens, dans le but de les “désindianiser“ »[9] (pages 66-67).

 

À ce sujet, je me permettrais quelques remarques, ou plus exactement quelques nuances :

1. Un point me paraît incontestable : les Indiens de Mahé, comme ceux des autres comptoirs et de l’Inde tout entière, sont attachés, plus qu’à tout et peut-être plus que tout autre peuple, aux valeurs que leur ont léguées leurs pères. Il faut lire les archives françaises pour voir à quel point les administrateurs français étaient convaincus de cette vérité. Mais l’attachement, aussi fort soit-il, à sa culture suffit-il à constituer la nation ? À engendrer un mouvement national ? Il est certain qu’une atteinte à l’identité des Mahésiens, à leur « indianité » aurait provoqué un mouvement, voire un soulèvement, « national ». Mais le décret du 21 septembre 1881 ne constitue nullement une menace à l’identité des Indiens, puisque la renonciation est facultative. Il est plus que probable d’ailleurs que la plupart des Indiens des comptoirs ont ignoré la possibilité qui leur était offerte.

2. Certes, des républicains doctrinaires ont cru que le suffrage universel et les institutions représentatives assimileraient l’Inde à la France, mais ce sont des Indiens, conduits par l’avocat Ponnoutamby, qui ont inspiré le décret sur la renonciation du 21 septembre 1881, autant pour des raisons politiques que par convictions pro-françaises. Dans les milieux coloniaux français, le régime de la renonciation, qui a donné lieu à de graves abus, a suscité réserves et critiques plus qu’il n’a soulevé l’enthousiasme[10].

3. La France, qui s’est engagée, dès le XVIIIe siècle, à respecter les us, coutumes et mœurs du pays et à juger les Indiens d’après les lois de leur religion et de leur caste, n’est jamais revenue sur sa parole. C’est ce qui explique l’absence de toute animosité des Indiens à son égard. D’ailleurs J.B.P. More reconnaît que les événements de Mahé, en octobre 1948, constituent « the first mass uprising in French India » (page 158). Les Indiens de Mahé ne seraient certainement pas restés inertes si la France avait tenté de les « désindianiser »[11].

 

Monsieur More ne constate aucune manifestation nationaliste à Mahé avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. La visite du Mahatama Gandhi dans le petit comptoir en 1934 n’est pas suivie de la création d’une section du Congrès. Tout au plus, quelques Indiens de la classe privilégiée, dont le riche Tiyya I.K. Kumaran, adhérent-ils aux principes gandhiens. Ils participent à la campagne de désobéissance civile et créent en 1934, une Ligue de la Jeunesse, dont il est difficile de préciser l’impact sur la petite colonie. Ce sont ces hommes, conduits par I.K. Kumaran, qui fondent, en 1938, la section mahésienne du Mahajana Sabha, parti d’opposition à Joseph David, organisé à Pondichéry par Marie Savery et R.L. Purushottaman  (Purushotama Reddiar). Les revendications du Mahajana Sabha, dont quelques membres seulement manifestent des sympathies congressistes, sont des plus modérées : limitation des pouvoirs du gouverneur, fin de la dualité des listes, liberté et sincérité des élections. En aucun cas, par ailleurs, la nouvelle formation ne représente l’avènement de couches nouvelles : I.K. Kumaran est d’ailleurs apparenté à C.C. Kumaran. La vie politique s’anime quelque peu à Mahé, mais reste l’affaire des classes privilégiées. En septembre 1940, la naissance du parti communiste de Mahé, sous la férule de Kallat Damodaran, n’introduit pas de changement significatif tant son audience est dérisoire.

En d’autres termes, il n’existe pas de mouvement national significatif à Mahé à cette époque, pas plus qu’à Pondichéry, où le mouvement Combat, pendant la guerre, et le Front national démocratique, à partir de 1944, restent attachés à la souveraineté française. « […] L’existence même de tels mouvements dans l’Inde française et à Mahé, pendant la Seconde Guerre mondiale, prouve qu’une partie importante de la population sympathisait encore avec la cause de ses maîtres coloniaux, davantage qu’elle ne liait son sort à celui des nationalistes indiens »[12] (page 83). Néanmoins, estime J.B.P. More, un nombre croissant de Mahésiens était séduit par la propagande du Congrès, au point de se joindre à son combat, à l’image de I.K. Kumaran et de C.E. Barathan, respectivement président et secrétaire du Mahajana Sabha, qui rejoignent le mouvement Quit India, ce qui leur vaudra d’être emprisonnés par les Britanniques à Bellary. Des leaders du Parti socialiste de Mahé, P.K. Raman et Mangalat Raghavan, sont également arrêtés.

L’analyse de leurs motivations, et en premier lieu de I.K. Kumaran, la figure de proue du nationalisme mahésien, prouve que le jugement de C.J. Baker et David Washbrook[13] sur les nationalistes sud-indiens, est non seulement sans fondement mais surtout injuste. Ces historiens de Cambridge ont affirmé l’absence d’idéal chez ces militants, qui n’auraient été mus que par la recherche du pouvoir et du prestige. I.K. Kumaran, pour ne citer que lui, a, toute sa vie durant, été fidèle aux principes du Mahatma Gandhi : lui qui était issu d’une riche famille de marchands de toddy (calou, vin de palme) n’a pas hésité, par exemple, à conduire le combat en faveur de la prohibition.

La révolution d’octobre

Le Mahajana prend de l’importance à partir de 1945, grâce d’une part aux efforts de I.K. Kumaran en direction des basses castes, notamment celle des Mukkuwas, et d’autre part à l’évolution générale de l’Inde après la déclaration Attlee. Le 15 août 1947, Kumaran demande le merger. Il se rallie à l’idée du référendum prévu par les accords du 8 juin 1948, mais exige la présence à Mahé d’observateurs indiens. Le refus de la France l’invite à prendre des distances avec l’idée d’une consultation des populations. Il semble alors se rapprocher des durs du Congrès national indien, Patel et Rajagopalachari, qui, hostiles au référendum, préconisent l’action directe. Selon le gouverneur Baron, il se serait même prononcé pour le blocus de Mahé à l’occasion d’une réunion, le 21 juillet 1948. Les mois qui suivent sont marqués par une montée de la tension. Les Indiens, qui redoutent des fraudes gigantesques, demandent en vain que les élections municipales prévues le 24 octobre soient différées. Ces élections sont cruciales puisque les conseils élus seront chargés de l’organisation du référendum. Les Français de leur côté accusent les Indiens de multiplier les intrusions, voire les arrestations arbitraires, parfois en territoire français.

La tension est donc vive, à la date du 21 octobre, lorsque commence la révolution d’octobre. Elle est due à la simultanéité de deux événements : d’une part, le rassemblement devant la mairie de sympathisants du Mahajana, et notamment de Mukkuwas, qui se plaignent de ne pas avoir reçu leur carte électorale et soupçonnent les pro-français d’une manœuvre destinée à les écarter des urnes. D’autre part, la condamnation par le tribunal correctionnel de I.K. Kumaran, C.E. Barathan et d’autres dirigeants et militants du Mahajana et du Parti socialiste mahésien[14] à des peines d’amende et de prison pour avoir organisé des réunions et manifestations avec participation d’hommes politiques indiens, en violation d’arrêtés récents. Il est clair, pour les manifestants, que l’administration française a voulu écarter les nationalistes à la veille d’une élection décisive.

De la description détaillée des faits que livre J.B.P. More, on retiendra les points suivants.

1.  L’émeute triomphe. — 

La foule échauffée s’en prend au commissaire Bassava, qui est molesté. Débordés, les policiers doivent se rendre. Les archives sont détruites, le Trésor est saisi, la résidence est prise et le drapeau national indien y est hissé. L’administrateur Perrier lui-même est aux mains des insurgés. Trente huit pro-français sont emprisonnés en territoire indien. Il est important de noter que l’émeute ne provoque pas la moindre effusion de sang : tous les témoignages concordent sur ce point. Pour J.B.P. More, I.K. Kumaran, disciple de Gandhi et pacifiste, a veillé à ce que l’émeute ne dégénère pas. Les policiers et cipayes ont de leur côté fait preuve de retenue. Il est vrai que deux des leurs étaient les otages des insurgés.

Le lendemain, 22 octobre, I.K. Kumaran proclame l’intégration de Mahé à l’Union indienne. À compter du 25, un Comité de défense du peuple de huit membres assure à titre provisoire l’administration de Mahé.

2. Le gouvernement indien reste prudent. —

Dès l’effondrement de l’autorité française à Mahé, les leaders du Mahajana demandent au ministre de l’Intérieur de l’Inde, le Sardar Vallabhai Patel, de prendre en charge l’administration de Mahé. Parce que l’Inde a accepté le principe du référendum, et en raison des conséquences internationales d’une annexion de Mahé par la force, le gouvernement de Delhi ne peut accepter le fait accompli et donner suite à la demande des nationalistes mahésiens. L’Inde, précise More, est consciente qu’elle ne peut s’aliéner les sympathies de la France, alors que le conflit du Cachemire l’oppose au Pakistan. Tandis que le gouvernement de Delhi fait savoir que les événements constituent une affaire intérieure entre le gouvernement français et la population de Mahé, Jayaprakash Narayan adresse ses félicitations au peuple de Mahé, mais sa prise de position reste relativement isolée.

3. La France reprend la situation en main. —

Hormis quelques articles, dans L’Aurore et Le Populaire notamment, l’affaire de Mahé n’a pas rencontré beaucoup d’écho en France. Pourtant, le gouvernement français n’a pas lésiné sur les moyens. Le 26 octobre, l’aviso Commandant Bory est devant Mahé, ce qui provoque un début de panique et d’exode. L'administrateur Perrier est lui-même conduit à Chombal, à quelques kilomètres de l’établissement. Des pêcheurs Mukkuwas sont envoyés en tant que négociateurs sur le bâtiment de guerre, où ils sont traités fort courtoisement, mais se heurtent à l’intransigeance des officiers, qui exigent le retour de l’administrateur, la restitution des fonds et des armes et le rétablissement du pavillon français. Les marins armés qui débarquent à Mahé n’y rencontrent aucune résistance. Privé du soutien de l’Union indienne et confronté à une démonstration de force à laquelle il ne s’attendait pas, le Comité de défense doit céder : Perrier est reconduit à Mahé et les fonds confisqués sont restitués.

Le 29 octobre, le gouverneur Baron, qui a déclaré que « la France n’est ni Puducottah ni Hyderabad[15] » (page 149), arrive à Mahé sur le croiseur Duguay-Trouin, dont l’apparition accélère l’exode, qui aurait concerné 75 à 85 % de la population, selon les nationalistes. Baron ne s’attarde pas, puisqu’il repart dès le 31, laissant, pour la défense du comptoir cinq officiers et soixante cipayes. L’autorité française est alors rétablie et, le 10 novembre, les habitants ont regagné leurs foyers.

Cinquante-trois responsables de l’émeute, dont I.K. Kumaran, qui ont trouvé refuge en territoire indien, sont jugés par contumace entre le 28 avril et le 1er mai 1950. Au terme d’un procès inéquitable, selon J.B.P. More, durant lequel seuls les témoins à charge auraient notamment pu s’exprimer, ils sont déchus de la citoyenneté française et condamnés à des amendes et des confiscations, ainsi qu’à des peines de cinq à vingt ans de prison. Le 2 mai 1950, neuf inculpés, qui n’ont pu fuir en territoire indien, sont condamnés à des peines de deux à cinq ans de prison.

Quelques conclusions de J.B.P. More sont très convaincantes :

1. La révolte est essentiellement le fait de membres des castes Tiyya et Mukkuwa. Les Mappilas se sont tenus à l’écart, par hostilité à l’égard d’un mouvement pro-indien, plus que par sympathie pour la France. Néanmoins, au merger dans l’Inde congressiste et séculariste, qui, pour eux, est une Inde hindoue, ils préfèrent la protection du drapeau français.

2. Les communistes n’ont en rien participé à la révolte. Au contraire, ils ont été inquiétés par les émeutiers. Mahé reproduit alors la situation indienne, où les communistes sont alors en butte à l’hostilité des congressistes. J.B.P. More observe qu’on ne trouve aucune allusion aux événements dans L’Humanité et que le leader communiste pondichérien, V. Subbiah, est lui-même très discret sur cette affaire.

3. Le conflit n’est pas un conflit de classe, puisque les émeutiers sont à la fois issus des classes privilégiées, comme les Tiyya, mais aussi de castes plus modestes, comme les Mukkuwa, qui ont rejoint le Mahajana Sabha.

4. On ne trouve pas, chez les insurgés, la moindre intention de bouleverser les structures économiques et politiques. C’est une révolte, non pas contre l’État, mais contre ceux qui le contrôlent.

Sur certains points essentiels, des incertitudes demeurent :

J.B.P. More ne pense pas que la révolte ait été préméditée. Il parle même de « spontaneous Mahe revolt » (page 165). Hormis de vagues menaces proférées à l’occasion d’un meeting nationaliste, aucun document ne vient à l’appui de la thèse de la préméditation. Par ailleurs, les irrégularités, réelles ou prétendues, dans la distribution des cartes, ainsi que la condamnation de I.K. Kumaran ont fort bien pu déclencher un mouvement spontané. Perrier, les pro-français, des Mappilas et les communistes, qui soutiennent la thèse de la préméditation, affirment au contraire que I.K. Kumaran a délibérément choisi l’épreuve de force, parce qu’il n’avait aucune chance de remporter les élections.

Défendant l’idée d’une révolte spontanée, J.B.P. More conclut fort logiquement qu’elle fut l’œuvre des Mahésiens eux-mêmes : « […] la révolte de Mahé semble  avoir reçu un large soutien du peuple de Mahé lui-même »[16] (page 166). L’auteur invoque trois arguments à l’appui de cette thèse :

1.  L’exode massif n’est pas provoqué par l’établissement du Comité de défense, ce qui donne à entendre que la population n’était pas hostile au changement de gouvernement. « Au contraire, elle avait confiance en lui » (page 166). Certes, c’est l’apparition des bateaux de guerre français qui provoque la fuite d’une partie de la population, mais on admettra volontiers que de puissants canons sont, plus qu’un changement de gouvernement somme toute pacifique, susceptibles d’effrayer des populations paisibles. Les habitants regagnent d’ailleurs leurs foyers dès l’appareillage des deux bâtiments et alors que l’autorité française est rétablie. Qu’une partie de la population ait effectivement placé sa confiance dans le Comité de défense est incontestable. Reste à savoir s’il s’agissait d’une majorité.

2.  La révolte ne se heurte à aucune opposition, sauf de la part de quelques communistes, ce qui serait la preuve de la faiblesse numérique des pro-français. On peut cependant observer, en premier lieu, que le retour à « l’ordre colonial » n’est suivi d’aucune agitation. Mais l’absence de réaction des pro-français, les 21 et 22 octobre, peut très bien s’expliquer par le fait qu’ils furent effectivement submergés par le nombre. Ce qui renvoie à la question essentielle : la foule des insurgés, qui contraignit la police à rendre les armes, était-elle mahésienne ou originaire du territoire indien ?

3.  J.B.P. More ajoute que les témoignages qu’il a cités « prouvent indubitablement la participation en grand nombre des Mahésiens à la révolte, qui était de nature fondamentalement nationaliste »[17] (page 167). J’avoue ne pas être convaincu par des récits recueillis cinquante ans après les faits, et pas davantage par les versions des différents protagonistes, lesquelles sont contradictoires. Les membres du Mahajana Sabha affirment la participation massive à la révolte des habitants de l’Établissement. L’administrateur Perrier, l’ambassadeur Lévi, le Quai d’Orsay, la presse française et les pro-français de Mahé, que J.B.P. More cite avec beaucoup d’honnêteté, affirment au contraire une participation massive de nationalistes venus des districts indiens voisins. Qui croire ? De nouvelles études dans les archives françaises et indiennes permettront peut-être d’y voir plus clair.

 

En dépit des quelques divergences que j’ai pu exprimer dans les lignes qui précèdent, et qui ne sont pas des réserves, je ne saurais trop conseiller le livre de J.B.P. More aux lecteurs de la Lettre du CIDIF. Outre une multitude d’informations sur l’Établissement trop peu connu de Mahé, il y trouveront matière à réflexion sur l’épineux problème de la décolonisation.

 

L’ouvrage comprend des annexes, des notes biographiques, une bibliographie de treize pages, deux cartes et un index.

 

 

Pour se procurer le livre de J.B.P. More, s’adresser à

Mr. M.A. Paul, 4, Third Cross Street, Tagore Nagar, Pondicherry 605008, Inde. Tél. 0413 252109. E-mail : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

The Director/Secretary, Institute for Research in Social Sciences and Humanities, MESHAR, PB 70, Tellicherry 670101, Inde.

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[1] IRISH : Institute for Research in Social Sciences and Humanities, P.O. Box 70, TellicherryD 670 101, Kerala, India.

[2] « The European looks to the soil and nothing but the soil. The Malayali on the contrary looks chiefly to the people located on the soil ». William Logan, Malabar, New Delhi, 1989 (réédition), p. 603, cité par J.B.P. More, p. 19.

[3] « This state of affairs, especially in the 19th century had definitely replaced the centuries old system of communal interdependence and “community of worship“ ».

[4] A. Esquer, Essai sur les castes dans l’Inde, Pondichéry, 1870, p. 167-188 (les castes à Mahé). Sur les castes à Mahé, voir ma thèse, Les Établissements français en Inde au XIXe siècle (1816-1914), Librairie de l’Inde, Paris, 1988, p. 549-552

[5] J.H. Hutton, Les castes de l’Inde, Payot, Paris, 1949, p. 88-90.

[6] Ibid., p. 29.

[7] C’est en réalité un décret du 21 septembre 1881 qui offre aux Indiens la faculté de renoncer à leur statut personnel.

[8] « That yardscale was nothing but the choice given in 1884, a year before the Indian National Congress was founded, to all French Indians, Hindus, Muslims and Christians, high castes and low castes, to renounce their personal laws, adopt the French civil code and become fullfledged French citizens ».

[9] « This feeling in my opinion is nothing but an expression and affirmation of the Indian cultural identity of the people of Mahe and French India in the late nineteenth century. It is also at the same time a negation of a certain French identity, which the French tried to impose on the Indians with the objective of de-insianising them ».

[10] Rien n’a été fait pour encourager les renonciations. Ponnoutamby n’a jamais obtenu l’inscription des renonçants sur la 1ère liste. Le décret Schœlcher du 24 février 1884 crée certes une liste, la deuxième, pour les renonçants, qui disposent du même nombre de sièges dans les conseils électifs que les deux autres. Mais, la sincérité de beaucoup de renonçants étant douteuse et le parti indien de Chanemougam, hostile aux renonçants, étant tout puissant à Pondichéry et Paris, la 2e liste est supprimée par le décret du 10 septembre 1999. La quasi totalité des renonçants (2 791 pour être précis) sont désormais inscrits sur la même liste que les non-renonçants. Seuls 70 renonçants parfaitement assimilés sont inscrits sur la 1ère liste (voir mon livre Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix. La démocratie au pays des castes, Denoël, Paris, 1996, pp.263-264).

[11] La révolte de Mahé est la première revêtant un caractère politique. Il y eu t un précédent mais de nature purement religieuse, à Karikal, en 1845. Cette révolte fut autrement sérieuse, puisque l’Établissement fut perdu. Les Français ne recouvrant finalement leur souveraineté qu’à la suite de l’intervention d’un fort détachement britannique. La cause de cette violente conflagration, qui força les Français de Karikal à se barricader chez eux pendant plusieurs jours, fut la décision, prise par l’administrateur, contre l’avis des chefs de castes, de transférer hors de la ville un bûcher qu’il supposait être à l’origine d’une épidémie de choléra. L’insurrection de Karikal est une manifestation de l’identité religieuse et culturelle des Indiens de Karikal, menacée par l’ingérence des Firanguis. Je ne pense pas qu’on puisse y voir un mouvement proto-nationaliste.

[12] « […] The very existence of such movements in French India and Maheduring the second world war proves that a sizeable section of the population, were still sympathetic to the causes of their colonial masters, rather than throwing their lot with the Indian nationalists ».

[13] C.J. Baker et D. Washbrook, South India : Political Institutions and Political changes, 1880-1940, New Delhi, 1975, et C.J. Baker, The Politics of South India, 1920-1937, Cambridge, 1976.

[14] Le Parti socialiste de Mahé, favorable au merger, n’a rien à voir, on l’aura compris, avec le Parti socialiste de l’Inde française d’Edouard Goubert.

[15] Où l’armée indienne est intervenue pour opérer l’annexion de ces territoires, ce qui a provoqué de vives protestations en Occident.

[16] « […] The Mahe revolt seems to have had widespread support among the people of Mahe itself […] ».

[17] « […] All the evidences produced precedingly proves indubitably the participation of the Mahesians in great numbers in the revolt, which was fundamentally nationalist in nature ».

 


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